La playlist personnalisée devient un outil de soins en CHSLD

- La musique personnalisée est bâtie à partir de l'histoire de vie du résident, condition que l'INESSS juge essentielle à son efficacité.
- La revue Cochrane 2025 (30 essais, 1720 participants) montre un effet léger sur les symptômes dépressifs, mais pas sur l'agitation.
- Les bénéfices ne persistent pas après l'arrêt : c'est une intervention à entretenir, pas une cure.
- Un projet de l'Université Laval à la Maison des aînés de Sainte-Foy teste la démarche avec grilles d'observation et arrimage au CEVQ.
- L'obstacle principal n'est pas la preuve mais l'implantation : sans routine d'équipe, le programme s'éteint en quelques semaines.
Une résidente qui ne parle plus depuis des mois se met à fredonner dès les premières notes d'une chanson de son mariage. La scène est connue de tous ceux qui travaillent en soins de longue durée, et elle est en train de sortir du registre de l'anecdote pour devenir une intervention structurée, documentée et évaluée.
La musique personnalisée consiste à bâtir, avec le résident et ses proches, une liste d'écoute tirée de son histoire de vie, puis à la faire jouer à des moments choisis. Au Québec, des projets sont en cours dans des maisons des aînés et des CHSLD. Reste à savoir ce que les données montrent réellement, et comment implanter la démarche sans qu'elle s'éteigne au bout de trois semaines.
Ce que la musique change, et ce qu'elle ne change pas
L'INESSS classe la musicothérapie parmi les interventions non pharmacologiques prometteuses pour la prise en charge des symptômes comportementaux et psychologiques de la démence (SCPD), en précisant que les résultats de la littérature sont mitigés et que le bénéfice apparaît surtout quand l'intervention est individualisée. L'INESSS ajoute une condition qui est le cœur de la démarche : pour être individualisée, l'intervention doit tenir compte de l'histoire biographique, des valeurs, des préférences et des croyances de la personne.
La revue Cochrane publiée en mars 2025 donne le portrait le plus complet à ce jour : 30 essais randomisés, 1720 participants, 15 pays, la plupart en milieu d'hébergement. Comparées aux soins habituels, les interventions musicales d'au moins cinq séances donnent les résultats suivants.
| Résultat mesuré | Effet observé | Niveau de confiance |
|---|---|---|
| Symptômes dépressifs | Légère amélioration (9 études, 441 participants) | Modéré |
| Troubles du comportement en général | Amélioration possible (10 études, 385 participants) | Faible |
| Agitation ou agressivité | Pas d'amélioration démontrée (11 études, 503 participants) | Modéré |
| Bien-être émotionnel, anxiété, cognition | Aucun effet démontré | Faible à très faible |
| Effets au-delà de 4 semaines après l'arrêt | Aucun effet persistant observé | Faible |
Deux lectures s'imposent. D'abord, l'effet le mieux étayé porte sur l'humeur dépressive, pas sur l'agitation, contrairement à ce qu'on entend souvent dans les milieux. Ensuite, les effets ne se maintiennent pas après l'arrêt : la musique agit tant qu'on la joue. C'est une intervention à entretenir, pas une cure. Aucun effet indésirable grave n'a été rapporté.

Musicothérapie et écoute personnalisée : ce n'est pas la même chose
La distinction compte pour la rédaction au dossier. La musicothérapie est une pratique clinique exercée par un professionnel accrédité, le musicothérapeute accrédité (MTA), formé selon les normes de l'Association canadienne des musicothérapeutes et regroupé au Québec au sein de l'Association québécoise de musicothérapie. Elle repose sur une relation thérapeutique et peut inclure le chant, le jeu instrumental ou l'improvisation.
L'écoute musicale personnalisée, elle, peut être offerte par l'équipe soignante ou par un proche. Elle demande moins de ressources, ce qui explique son déploiement, mais elle ne remplace pas l'évaluation d'un musicothérapeute quand la situation est complexe. Le CIUSSS de l'Estrie et plusieurs établissements québécois offrent les deux, en complémentarité.
Ce qui se passe au Québec
À la Maison des aînés et alternative de Sainte-Foy, une étude doctorale menée par le Laboratoire vivant Camelia de l'Université Laval suit une douzaine de résidents vivant avec un trouble neurocognitif. La démarche est instructive : entrevues avec le résident et ses proches pour reconstituer l'histoire musicale, création d'une liste, tests répétés pour repérer les pièces qui font du bien, puis écoute quotidienne à des moments jugés optimaux, notamment avant les soins d'hygiène ou en fin de journée. Pendant l'écoute, les soignants, les éducateurs spécialisés et les bénévoles remplissent une grille d'observation : le résident chante-t-il, tape-t-il du pied, sourit-il ? Le projet examine aussi la charge de travail et la détresse des soignants. Il s'arrime au projet Mémoire en musique du Centre d'excellence sur le vieillissement de Québec, lancé pendant la pandémie dans des établissements du CIUSSS de la Capitale-Nationale.
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Il s'agit d'un devis de petite taille, exploratoire, sans groupe témoin randomisé. Il documente une implantation et une expérience vécue, pas une preuve d'efficacité. C'est justement ce qui manque le plus.
Le vrai obstacle n'est pas la preuve, c'est l'implantation
L'essai pragmatique américain METRIcAL, mené dans 54 CHSLD auprès de 976 résidents et publié dans le Journal of the American Medical Directors Association, a comparé un programme de musique personnalisée aux soins habituels. Les scores d'agitation mesurés par le Cohen-Mansfield Agitation Inventory n'ont pas différé entre les groupes. Les analyses qualitatives publiées ensuite pointent la même cause : l'adhésion réelle. Repérer les préférences musicales de chaque résident et mobiliser le personnel de première ligne au quotidien s'est révélé beaucoup plus difficile que prévu.
La leçon est directement transférable : un programme qui repose sur la bonne volonté d'une personne s'éteint dès qu'elle change d'unité.

Bâtir une liste utile en cinq étapes
- Reconstituer l'histoire musicale. Interrogez les proches sur les chansons de la jeunesse et du jeune âge adulte du résident, sur les pièces de mariage, les musiques religieuses, les airs de son pays ou de sa région. Notez aussi ce qu'il faut éviter, par exemple une musique associée à un deuil.
- Tester et observer. Faites jouer les pièces une à une et notez les réactions : sourire, fredonnement, mouvement du pied, détente du visage, ou au contraire crispation et retrait. Chez un résident apathique, les signes sont subtils.
- Choisir le moment. Avant ou pendant les soins d'hygiène chez un résident qui résiste, en fin d'après-midi en cas d'agitation vespérale, ou le matin en cas d'humeur basse.
- Fixer un objectif clinique unique et mesurable. Réduire la résistance au bain, améliorer la participation au repas, diminuer les appels répétés.
- Réévaluer. Les goûts et les capacités changent. Une liste figée devient un bruit de fond.
Quelques précautions pratiques : vérifiez le volume et l'état des prothèses auditives, désinfectez les écouteurs entre les usagers, préférez un casque à un haut-parleur dans une aire commune pour ne pas imposer une ambiance aux autres résidents, et surveillez la surstimulation.
Ce que l'infirmière consigne
Le PTI ne devrait pas contenir « musicothérapie » comme constat. Il devrait contenir le problème observé et la directive qui en découle. Par exemple : constat de résistance aux soins d'hygiène ; directive d'appliquer le protocole d'écoute musicale personnalisée avant le bain et d'aviser en cas d'inefficacité sur trois jours. Le contenu de la liste et les réactions observées se documentent aux notes d'évolution et au plan d'intervention interdisciplinaire.
Cette démarche est une aide à la décision clinique et non un diagnostic. Devant un changement de comportement nouveau chez un résident, la première question reste la même : qu'est-ce qui a changé sur le plan physique ? Douleur, infection, constipation, délirium ou effet médicamenteux passent avant toute intervention non pharmacologique.
- https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Rapports/Medicaments/INESSS-Antipsychotiques_RS.pdf
- https://www.inesss.qc.ca/fileadmin/doc/INESSS/Rapports/Medicaments/INESSS-Avis_antipsychotiques.pdf
- https://www.santeestrie.qc.ca/en/news/article/musicotherapie-une-approche-therapeutique-qui-a-du-succes/
- https://nouvelles.ulaval.ca/2024/07/05/la-musique-personnalisee-pour-le-bien-etre-des-personnes-agees-vivant-avec-un-trouble-neurocognitif-a:e6d2ddb7-06ed-4f12-9dca-c2d473cd51ac
- https://www.musicotherapieaqm.org/fr/
- https://www.musictherapy.ca/about-camt-music-therapy/about-music-therapy/
- https://www.cochrane.org/evidence/CD003477_does-music-based-therapy-help-people-dementia
- https://www.jamda.com/article/S1525-8610(21)01104-X/abstract
Questions fréquentes
La musique personnalisée réduit-elle vraiment l'agitation d'un résident ?
Pas selon les meilleures données actuelles. La revue Cochrane de mars 2025 conclut, avec un niveau de confiance modéré, que les interventions musicales n'améliorent pas l'agitation ni l'agressivité (11 études, 503 participants). L'effet le mieux étayé porte sur les symptômes dépressifs, avec une amélioration légère. Cela n'empêche pas un bénéfice individuel observable chez un résident donné, mais il faut le mesurer plutôt que le présumer.
Quelle est la différence entre la musicothérapie et l'écoute musicale personnalisée ?
La musicothérapie est exercée par un musicothérapeute accrédité (MTA), formé selon les normes de l'Association canadienne des musicothérapeutes, dans une relation thérapeutique qui peut inclure le chant ou le jeu instrumental. L'écoute musicale personnalisée est une intervention plus simple, offerte par l'équipe soignante ou les proches à partir d'une liste tirée de l'histoire de vie. Les deux sont complémentaires.
Comment choisir les pièces musicales d'un résident qui ne communique plus ?
En interrogeant les proches sur les chansons de sa jeunesse et de son jeune âge adulte, ses musiques de mariage, religieuses ou de son pays d'origine, puis en testant les pièces une à une et en notant les réactions : sourire, fredonnement, mouvement du pied, détente ou au contraire crispation et retrait. Notez aussi les musiques à éviter, par exemple celles associées à un deuil.
Que doit contenir le PTI ?
Un constat basé sur le comportement observé plutôt que sur l'intervention, par exemple une résistance aux soins d'hygiène, et une directive vérifiable : appliquer le protocole d'écoute musicale personnalisée avant le bain, aviser si aucun effet sur trois jours. Le contenu de la liste et les réactions se consignent aux notes d'évolution et au plan d'intervention interdisciplinaire.
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