Perte auditive en CHSLD : le déficit qu'on prend pour une confusion

- On estime que 70 % à 90 % des personnes hébergées en soins de longue durée présentent une atteinte auditive, largement sous-appareillée.
- Le bouchon de cérumen, la pile morte et l'appareil non porté sont des causes réversibles à vérifier avant de conclure à une aggravation cognitive.
- L'étude canadienne CLSA (13 654 participants) confirme un lien entre audition et cognition, mais l'association reste faible.
- L'essai ACHIEVE n'a pas montré d'effet de l'appareillage sur le déclin cognitif dans l'ensemble de sa cohorte, seulement chez les personnes à risque élevé.
- La RAMQ exige une perte moyenne d'au moins 35 décibels à la meilleure oreille, et l'entretien ainsi que les piles restent aux frais du résident.
Un résident ne répond plus quand on l'appelle. Il refuse l'activité de groupe, s'agite quand on le touche par surprise. Le réflexe est de penser à une progression du trouble neurocognitif. Parfois, la vraie explication tient dans un conduit auditif bouché ou une pile morte au fond d'un tiroir.
La perte auditive est l'un des déficits les plus fréquents en soins de longue durée, et l'un des plus négligés. Elle ne se voit pas, elle ne fait pas mal, et elle se déguise remarquablement bien en confusion, en apathie ou en symptôme comportemental.
Un déficit presque universel, rarement corrigé
Le Guide médical en soins de longue durée de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal parle de désafférentation sensorielle : la personne est coupée des stimulations qui l'ancrent dans son environnement, avec un impact direct sur le fonctionnement cognitif et le bien-être psychique. Le même guide range la baisse d'audition parmi les facteurs qui contribuent aux chutes, à la psychose d'apparition tardive et à la vulnérabilité à la maltraitance.
Les ordres de grandeur publiés en hébergement sont frappants. Une synthèse parue dans le Journal of the American Medical Directors Association estime que 70 % à 90 % des personnes hébergées présentent un degré d'atteinte auditive, et que l'appareillage reste largement sous-utilisé, particulièrement chez les personnes atteintes d'un trouble neurocognitif. À cela s'ajoute une cause banale et réversible : le bouchon de cérumen, présent chez environ le tiers des aînés en général et chez une proportion nettement plus élevée en milieu d'hébergement selon les séries publiées.

Ce que la surdité imite au quotidien
Le tableau clinique se chevauche largement avec celui d'un déclin cognitif. D'où l'intérêt de garder en tête les indices qui orientent plutôt vers l'audition.
| Observation | Piste plutôt auditive | Piste plutôt cognitive |
|---|---|---|
| Réponses hors sujet | Meilleures en face à face, en pièce calme | Aussi incohérentes en tête à tête |
| Retrait des activités | Évite surtout le groupe et le bruit | Évite aussi les activités calmes et individuelles |
| Agitation aux soins | Survient quand on approche hors du champ visuel | Survient quel que soit l'angle d'approche |
| Voix | Parle fort, monte le téléviseur | Volume habituel |
| Fluctuation | Stable, s'améliore si on répète de près | Variable selon le moment de la journée |
Ce tableau est une aide à la décision, pas un outil diagnostique. Un résident peut très bien cumuler une presbyacousie et un trouble neurocognitif majeur, et c'est même la situation la plus fréquente.
Association ou causalité : ce que disent vraiment les études
Les données canadiennes invitent à la nuance. Une analyse publiée en 2026 dans Scientific Reports à partir de 13 654 participants de l'Étude longitudinale canadienne sur le vieillissement, menée par une équipe de l'Université de Montréal, confirme une corrélation négative entre les seuils auditifs et les scores de mémoire et de fonctions exécutives, après ajustement pour l'âge, le sexe, la scolarité, les facteurs de risque cardiovasculaires, les symptômes dépressifs et le port d'appareils. Les auteurs soulignent toutefois que cette association est faible et qu'elle ne s'explique pas seulement par la façon de mesurer l'audition.
Sur le plan international, la commission du Lancet de 2024 place la perte auditive parmi les 14 facteurs de risque modifiables du trouble neurocognitif, l'ensemble de ces facteurs étant associé à environ 45 % des cas potentiellement évitables. Et l'essai randomisé ACHIEVE, publié dans le Lancet en 2023 auprès de 977 adultes de 70 à 84 ans, n'a montré aucun effet de l'appareillage sur le déclin cognitif dans l'ensemble de la cohorte à trois ans. L'effet, une réduction du déclin d'environ 48 %, n'est apparu que dans le sous-groupe à risque élevé issu de la cohorte ARIC.
Autrement dit : appareiller un résident n'est pas un traitement du trouble neurocognitif. Mais bien entendre reste un déterminant majeur de communication, de participation, de sécurité et de qualité de vie, ce qui suffit amplement à justifier l'intervention.
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Cinq minutes de vérification qui changent tout
Avant de conclure à une aggravation cognitive, l'infirmière peut documenter quelques éléments simples :
- Regarder dans les oreilles avec l'otoscope à la recherche d'un bouchon de cérumen, surtout chez un résident qui portait un appareil et l'utilise moins.
- Vérifier l'appareil auditif lui-même : pile fonctionnelle, embout non obstrué, appareil réellement porté et allumé, sifflement d'effet Larsen.
- Faire un test de conversation en pièce calme, à un mètre, en se plaçant face au résident, puis comparer avec une consigne donnée de dos ou dans le corridor.
- Chercher les médicaments ototoxiques au dossier, notamment les aminosides, les diurétiques de l'anse à forte dose et les salicylés.
- Demander à la famille depuis quand le téléphone ou la télévision posent problème, et si un audiogramme existe.

Ce que couvre la RAMQ, et ce qu'elle ne couvre pas
Le Programme d'aides auditives de la RAMQ couvre l'attribution, la réparation et le remplacement des prothèses auditives et des aides de suppléance à l'audition. Pour une personne de 19 ans ou plus, l'admissibilité exige une déficience auditive moyenne d'au moins 35 décibels à la meilleure oreille pour les fréquences exigées. À partir de 65 ans, l'audiogramme et l'attestation de nécessité sont obtenus auprès d'une audiologiste.
Trois détails à connaître pour bien informer les familles :
- Une deuxième prothèse n'est couverte qu'à certaines conditions, ce qui laisse une large part des aînés appareillés d'une seule oreille.
- L'entretien courant, le nettoyage et le remplacement normal des piles sont aux frais du résident.
- Les aides perdues, volées ou détruites par négligence ne sont pas couvertes, une réalité fréquente en hébergement, où les petits appareils disparaissent dans la literie ou les plateaux de repas.
En mai 2025, l'Ordre des audioprothésistes du Québec a d'ailleurs demandé publiquement une modernisation de ces critères, jugeant qu'ils désavantagent les aînés par rapport aux étudiants et aux travailleurs.
En attendant l'appareillage, la communication est déjà un soin
Un amplificateur personnel de type casque d'écoute avec micro coûte quelques dizaines de dollars et rend beaucoup de résidents à la conversation, le temps que la démarche d'audiologie chemine. À cela s'ajoutent des gestes qui ne coûtent rien : s'approcher par l'avant à hauteur des yeux, fermer le téléviseur, parler plus lentement plutôt que plus fort, reformuler au lieu de répéter le même mot, écrire en gros caractères l'essentiel du message.
L'infirmière auxiliaire et la préposée aux bénéficiaires étant les plus présentes auprès du résident, il vaut la peine d'inscrire au plan de travail la façon d'entrer en contact avec lui.
Au dossier et au PTI
Un constat utile reste observable. Par exemple : « Communication compromise par une baisse d'audition, meilleure réponse à droite en pièce calme. » Les directives se vérifient : approcher par l'avant à hauteur des yeux, vérifier le port et la pile de la prothèse au lever et au coucher, aviser en cas d'écoulement ou de douleur à l'oreille, réévaluer après le retrait de cérumen.
Ce type de note change le regard de toute l'équipe sur un résident qu'on décrivait la veille comme « confus » ou « non collaborant ». C'est souvent l'intervention la plus rentable de la semaine.
- https://www.ramq.gouv.qc.ca/fr/citoyens/programmes-aide/aides-auditives
- https://mdsld.ca/chapitre/troubles-neurocognitifs-majeurs-evolution-et-suivi-de-la-maladie-dalzheimer-et-des-maladies-apparentees-en-chsld/evolution/stades-et-complications-de-la-demence/desafferentation-sensorielle/
- https://mdsld.ca/chapitre/les-chutes-en-soins-de-longue-duree/vieillissement-et-mobilite/vision-et-audition/
- https://www.lapresse.ca/actualites/sante/2025-05-13/l-ordre-des-audioprothesistes-denonce-la-couverture-de-la-ramq-pour-les-aines.php
- https://auditionquebec.org/aides-auditives-ramq/
- https://www.nature.com/articles/s41598-026-36979-0
- https://www.alzheimer-europe.org/news/2024-lancet-commission-underscores-potential-dementia-risk-reduction-identifying-14-modifiable
- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/37478886/
- https://www.jamda.com/article/S1525-8610(17)30692-8/abstract
- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/32597997/
Questions fréquentes
Comment distinguer une perte auditive d'une aggravation du trouble neurocognitif ?
Aucun signe isolé ne tranche, mais certains indices orientent : des réponses nettement meilleures en face à face dans une pièce calme, un retrait qui touche surtout les activités de groupe et bruyantes, une agitation qui survient quand on approche hors du champ visuel, une voix forte ou un téléviseur monté très haut. Il faut ensuite documenter l'observation et demander une évaluation en audiologie. Les deux conditions coexistent souvent.
Qui est admissible au Programme d'aides auditives de la RAMQ ?
Pour une personne de 19 ans ou plus, la RAMQ exige une déficience auditive moyenne d'au moins 35 décibels à l'oreille ayant la plus grande capacité auditive, pour les fréquences exigées. À 65 ans et plus, l'audiogramme et l'attestation de nécessité s'obtiennent auprès d'une audiologiste, puis la prothèse est délivrée par une ou un audioprothésiste. La couverture d'une deuxième prothèse est limitée à certaines situations.
Appareiller un résident ralentit-il le déclin cognitif ?
Les données ne permettent pas de l'affirmer. L'essai randomisé ACHIEVE, mené auprès de 977 adultes de 70 à 84 ans, n'a montré aucun effet sur le déclin cognitif à trois ans dans l'ensemble de la cohorte; une réduction d'environ 48 % n'est apparue que dans le sous-groupe à risque élevé. Le bénéfice démontré porte surtout sur la communication, la participation et la qualité de vie, ce qui justifie déjà l'intervention.
Que peut-on inscrire au PTI pour un résident qui entend mal ?
Un constat observable plutôt qu'un diagnostic, par exemple une communication compromise par une baisse d'audition avec meilleure réponse d'un côté en pièce calme, accompagné de directives vérifiables : approcher par l'avant à hauteur des yeux, vérifier le port et la pile de la prothèse au lever et au coucher, aviser en cas d'écoulement ou de douleur à l'oreille, réévaluer après le retrait de cérumen.
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