La réalité virtuelle peut-elle apaiser un aîné en CHSLD ?

- La réalité virtuelle immersive sert surtout au mieux-être en CHSLD : réminiscence, apaisement et réduction de l'anxiété, pas au traitement.
- Au Québec, le CISSS de la Montérégie-Est déploie déjà la RV pour briser l'isolement des aînés et forme ses équipes à l'accompagnement.
- Un essai randomisé canadien (69 patients, Toronto, 2024) a réduit l'agressivité, sans effet marqué sur les autres symptômes.
- Effets indésirables rares et bénins, mais surveiller la cybercinétose et le risque de chute; adapter la durée à la tolérance.
- Aide à la décision et au mieux-être, pas un diagnostic : l'infirmière évalue, accompagne, surveille et documente.
Un casque, une évasion, une question de jugement clinique
Une résidente atteinte d'un trouble neurocognitif majeur (TNCM) s'agite en fin d'après-midi. Plutôt que de recourir d'emblée à une médication, une préposée lui propose un casque de réalité virtuelle : la voilà transportée sur une plage, au son des vagues. Quelques minutes plus tard, elle sourit, son corps se détend. La scène n'a rien de la science-fiction : des casques de réalité virtuelle (RV) entrent peu à peu dans les CHSLD, les résidences pour aînés (RPA) et les maisons des aînés (MDA) du Québec, comme outil de loisir, de réminiscence et d'apaisement.
La promesse est séduisante, mais elle mérite d'être examinée avec le même sérieux que n'importe quelle intervention. La RV n'est ni un médicament, ni un traitement homologué : c'est une approche non pharmacologique parmi d'autres, dont les bénéfices sont réels mais encore modestement documentés. Voici ce que l'on sait, ce qui reste à confirmer, et le rôle que l'infirmière peut y jouer.
De quoi parle-t-on exactement ?
La réalité virtuelle immersive utilise un casque (visiocasque) pour plonger la personne dans un environnement à 360 degrés : une forêt, un bord de mer, un lieu de son enfance, un voyage. En soins de longue durée, deux usages se distinguent. Le premier est récréatif et thérapeutique au sens large : briser l'isolement, susciter le plaisir, raviver des souvenirs heureux (la réminiscence) et réduire l'anxiété. Le second, plus clinique, vise l'entraînement cognitif ou l'évaluation, par exemple pour la mémoire.
Il faut éviter de tout confondre. Faire visiter un paysage apaisant à une personne agitée n'a pas le même objectif ni la même preuve que d'entraîner la mémoire d'une personne au stade précoce d'un TNCM. La règle de fond demeure : la RV est une aide au mieux-être, pas un diagnostic ni un traitement curatif.

Ce qui se passe ici, au Québec et au Canada
L'expérience québécoise existe déjà sur le terrain. Le CISSS de la Montérégie-Est a mis sur pied au Centre d'hébergement d'Acton Vale un partenariat de loisirs immersifs avec l'organisme Super Sublime, financé par une fondation locale. L'application déployée, conçue avec le milieu de la santé, transpose les bienfaits de la nature pour réduire l'anxiété et contrer les effets de l'isolement, et permet même de réunir virtuellement des proches éloignés. Le CISSS précise avoir formé les équipes aux techniques d'accompagnement en RV et souhaite étendre la technologie à ses autres centres d'hébergement.
Côté recherche, le Conseil national de recherches du Canada (CNRC) a collaboré avec la professeure Sylvie Belleville, directrice scientifique du Centre de recherche de l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal (CRIUGM), pour porter en RV le programme d'entraînement de la mémoire MEMO. L'idée : recréer des environnements réalistes (une épicerie, un appartement) pour que les stratégies apprises se transposent mieux dans la vie quotidienne. Le CNRC rappelle qu'entre 15 % et 20 % des personnes de 65 ans et plus éprouvent des symptômes pouvant annoncer un trouble cognitif léger, une population pour qui ces outils suscitent de l'intérêt.
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Ce que montre la recherche, sans exagérer
La donnée canadienne la plus parlante vient d'un essai clinique randomisé mené à l'Hôpital Michael Garron, à Toronto, et publié dans JMIR en 2024. Auprès de 69 patients de 65 ans et plus vivant avec un TNCM, admis en soins aigus, la RV (des films à 360 degrés visionnés jusqu'à 20 minutes, tous les 1 à 3 jours) a eu un effet statistiquement significatif sur la réduction de l'agressivité, soit l'agression physique et les vociférations (P = 0,01). En revanche, aucun effet marqué n'a été observé sur les autres symptômes comportementaux et psychologiques. Fait important pour interpréter ces chiffres avec prudence : l'essai a dû être interrompu avant d'atteindre la taille prévue, en raison de la pandémie.
À l'international, les synthèses récentes vont dans le même sens : la RV immersive est prometteuse, mais les preuves restent fragmentées. Une revue systématique parue dans Age and Ageing (2025) analyse son usage comme intervention non pharmacologique pour les symptômes comportementaux et psychologiques du TNCM. Une autre synthèse note que, en milieu d'hébergement, la réminiscence immersive et la RV de groupe réduisent l'anxiété et l'apathie et sont bien tolérées, tandis que les gains cognitifs sont plus nets chez les personnes présentant un trouble cognitif léger. Le message pour la pratique : des signaux encourageants, sur de petits échantillons, à confirmer.
| Bénéfices observés (à confirmer) | Limites et précautions |
|---|---|
| Réduction de l'anxiété et de l'apathie | Preuves sur de petits échantillons, souvent à court terme |
| Apaisement, plaisir, réminiscence de souvenirs heureux | Peu d'effet démontré sur les autres symptômes du TNCM |
| Baisse de l'agressivité en contexte de soins aigus (essai canadien) | Cybercinétose possible (nausée, étourdissement, fatigue visuelle) |
| Bris de l'isolement, lien avec les proches | Risque lié à l'équilibre et aux chutes si la personne se lève |
Sécurité et précautions concrètes
La bonne nouvelle : chez les aînés, les effets indésirables rapportés sont peu fréquents et généralement bénins (fatigue visuelle, léger mal de tête, étourdissement, nausée passagère). Certaines personnes tolèrent même de longues séances. Cela ne dispense pas de vigilance. Il faut surveiller la cybercinétose (le mal des transports virtuel), rester attentif au risque de perte d'équilibre si la personne tente de se lever, respecter la vision et l'audition, et limiter la durée selon la tolérance. L'hygiène du casque entre chaque usage est essentielle en milieu collectif. La RV est aussi à éviter, ou à adapter, en présence de certaines conditions (par exemple des antécédents de convulsions ou une détresse marquée face à l'immersion).
Le rôle de l'infirmière

Comme pour tout outil, la technologie ne remplace pas le jugement clinique. L'infirmière évalue si la personne est une bonne candidate (état cognitif, sensoriel, antécédents), recherche son assentiment et respecte son refus, choisit un contenu adapté à son histoire de vie, puis observe la réaction pendant et après la séance. C'est aussi elle qui reconnaît quand arrêter, qui documente les effets (apaisement, agitation, inconfort) et qui intègre au besoin l'intervention au plan thérapeutique infirmier (PTI) ou aux notes d'évolution. Bien utilisée, la RV devient un outil de plus dans une approche personnalisée, non pharmacologique et respectueuse de la dignité de l'aîné.
En somme, la réalité virtuelle n'est pas une solution miracle contre les symptômes du trouble neurocognitif, mais un moyen prometteur de créer des moments de calme et de plaisir. Elle vaut ce que vaut l'accompagnement humain qui l'entoure : une aide à la décision et au mieux-être, jamais un substitut au soin.
- https://www.santemonteregie.qc.ca/est/nouvelles/des-experiences-virtuelles-pour-briser-lisolement-et-la-distance-chez-les-aines
- https://nrc.canada.ca/fr/histoires/renforcer-memoire-laide-realite-virtuelle
- https://www.jmir.org/2024/1/e51758
- https://academic.oup.com/ageing/article/54/5/afaf117/8129004
- https://www.jmir.org/2025/1/e59195
- https://www.intpsychogeriatrics.org/article/S1041-6102(24)03398-2/fulltext
Questions fréquentes
La réalité virtuelle peut-elle remplacer les médicaments contre l'agitation ?
Non. C'est une approche non pharmacologique complémentaire. Un essai randomisé canadien publié en 2024 a montré une baisse de l'agressivité chez des aînés vivant avec un trouble neurocognitif, mais les preuves restent limitées. La RV ne remplace ni l'évaluation clinique ni un traitement prescrit : c'est une aide au mieux-être, pas un traitement curatif.
La réalité virtuelle est-elle sûre pour une personne âgée atteinte d'un trouble neurocognitif ?
Chez les aînés, les effets indésirables rapportés sont peu fréquents et généralement bénins : fatigue visuelle, léger mal de tête, étourdissement ou nausée passagère. Il faut tout de même surveiller la cybercinétose (le mal des transports virtuel), rester attentif au risque de chute si la personne tente de se lever, adapter la durée à la tolérance et respecter tout refus.
Quels bénéfices peut-on attendre concrètement en CHSLD ?
Surtout du mieux-être : apaisement, plaisir, réminiscence de souvenirs heureux, réduction de l'anxiété et de l'apathie, et bris de l'isolement, y compris en reliant virtuellement des proches. Les gains cognitifs sont surtout observés au stade de trouble cognitif léger, et non aux stades plus avancés.
Quel est le rôle de l'infirmière dans l'usage de la réalité virtuelle ?
Évaluer la pertinence (état cognitif et sensoriel, antécédents), rechercher l'assentiment de la personne, choisir un contenu adapté à son histoire de vie, observer la réaction pendant et après la séance, savoir quand arrêter, puis documenter les effets au plan thérapeutique infirmier (PTI) ou aux notes d'évolution.
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